Leslie Kaplan,
(Juillet 2004)







        "Les spectacles des Lucioles m’ont toujours étonnée, toujours, depuis le début, et jusqu’à maintenant. Sûrement parce que, metteurs en scène ou comédiens, les membres du Théâtre des Lucioles transmettent, d’abord, leur propre étonnement devant le monde, la société, l’Histoire, le langage, devant ce qui se passe entre les hommes et les femmes, ce qui circule entre eux, les mots et les silences, l’amour et la haine, le pouvoir et l’argent, et cette chose si étrange, en somme, la sexualité. L’étonnement, chez eux : retrait, léger, décalage, et désir, désir, désir. Désir de comprendre, de transformer, d’inventer, désir de collectif, désir de travailler avec les gens. Désir de donner une forme concrète au possible. Et en même temps, lucidité. Ce qui est au coeur du travail, ce qui est travaillé : la question du présent, comment vivre, ici et maintenant, comment tenir compte de la réalité sans s’y soumettre, comment faire avec ce que l’on a et ne jamais être en dessous de soi, comment vouloir ce que l’on veut et pouvoir ce que l’on peut. Alors on peut jouer avec des femmes détenues, longues peines, dans une Centrale, ou planter vite fait un décor d’usine avec un drap gris et inventer un spectacle à installer partout dans la ville. On peut mettre l’Orchestre National de Bretagne sur la grande scène du TNB et faire jouer soixante amateurs et huit comédiens professionnels. On peut transformer un théâtre en Cabaret. On peut rivaliser sur scène avec une bande dessinée géniale, dire la météo sur la Lune, et faire entendre comme jamais ce que c’est, le langage, en montrant comment la communication intersidérale ne passe pas. On peut raconter comment une femme devient mère en tuant une autre femme. On peut évoquer l’usine, notre univers, en projetant des images merveilleuses de ciels ou en poussant un vélo au milieu de la campagne ou en remplissant le théâtre avec un chant juif sublime et poignant des années trente. On peut faire saisir l’essence et la trivialité de la dictature en faisant dialoguer Eva Peron et sa mère, ou, on est en Argentine, en faisant injurier un grand écrivain par un boucher qu’il a déçu. On peut montrer ce que c’est, le Tiers Monde, en mangeant lentement la soupe. Ou parler de la société de consommation d’une façon extêmement violente et extrêmement simple, avec un enfant, qu’est-ce qui lui est arrivé, qui ne dit rien. On peut suivre les traces de l’ordure nazie dans la ville et dans les têtes d’aujourd’hui, en creusant et en exhibant les rapports de tout un chacun à l’argent, au pouvoir, à l’amour, au code social. Et on peut assumer le caractère héroïque d’Oedipe, ce grand criminel, l’homme qui ne céda pas sur son désir de vérité.
Aucune complaisance narcissique, aucune concession au naturalisme. Jamais peur. Transgressifs parce que dans le désir. Amoralisme et éthique. Les Lucioles tentent de résoudre à leur façon le toujours nouveau défi : comment montrer une réalité brutale et cynique en questionnant, en soulevant, en créant une légèreté, un espace de pensée, de la joie. Comment penser le tragique moderne."