Ma petite maman chérie,
Je suis content, par-dessus tout, de ta réaction, du fait que tu ne juges pas de manière catégorique - comme ne manqueront pas de le faire tous ceux qui ne comprendront pas - , et que simplement, tu constates qu'il s'agit de quelque chose qui t'échappe;
Il ne faut pas s'attarder ni regretter le fait que je vis, que je connais et m'intéresse à un monde qui t'est étranger : l'important, c'est que je sente que tu es la personne la plus proche de moi, au-delà de ça. Il y a des gens qui connaissent ce dont je parle, et avec lesquels, pourtant, je ne peux parler de rien. Pour ma part, je suis sûr qu'il s'agit là, précisément, du sujet le plus élevé dont on puisse parler : la solitude affective, la difficulté de parler, toutes les oppressions enfin qui ferment la bouche.(....)
Pour en revenir à mon personnage, la question est de savoir s'il a d'autres moyens que celui-là d'avoir un rapport d'amour avec les autres; il y a un degré de misère où le langage ne sert plus à rien, où la faculté de s'expliquer par les mots n'existe plus. Or, (crois-moi sur parole!) il y a parfois un degré de connaissance, de tendresse, d'amour, de compréhension, de solidarité, etc. qui est atteint en une nuit, entre deux inconnus, supérieur à celui que parfois deux êtres en une vie ne peuvent atteindre; ce mystère-là mérite bien qu'on ne méprise aucun moyen d'expression dont on est témoin, mais que l'on passe au contraire son temps à tenter de les comprendre tous, pour ne pas risquer de passer à côté de choses essentielles. Si tu pouvais, quand tu verras la pièce, comprendre le personnage, et le mesurer à sa vraie taille sans te laisser avoir par la "vulgarité" du propos, j'en serais tellement content ! Je t'embrasse bien fort.
Bernard-Marie Koltès (Paris, juillet 1977)